Le Mardi 12 janvier 1999,
Le journal " l'Alsace " publiait une serie d'articles apres la disparition de François SPOERRY:


Article de Louis SCHNEIDER :
     
L'architecte mulhousien est décédé hier à l'âge de 86 ans. Chantre de « l'architecture douce », il laisse son empreinte dans sa ville natale, mais le créateur de Port-Grimaud avait largement essaimé, à travers le monde. Il avait fait un constat lucide du mal-vivre dans les « grands ensembles » des banlieues. IL ÉTAIT une sorte de seigneur. Non pas par des dehors autocratiques qui sont la dérive des esprits faibles saisis par la réussite, mais par les multiples passions qui l'animaient, au premier rang desquelles la mer et l'architecture. Il se définissait d'ailleurs comme un architecte-marin. Un grand homme aussi, par l'humanisme qu'il savait conjuguer avec discrétion et humilité. Ainsi, en mars 1991, lorsqu'il se prépare à donner une conférence à la Société industrielle de Mulhouse, une de ses connaissances proches s'étonne de n'avoir découvert qu'à travers le livre qu'il vient de faire paraître chez Robert Laffont sur « L'architecture douce » son passé de résistant et sa déportation en Allemagne.

« L'ACCESSOIRE ET L'ESSENTIEL »
Né dans une famille d'industriels, il aurait pu se contenter de vivre une jeunesse dorée. Au lieu de quoi, il s'engagea dans la lutte contre les nazis, tout comme sa soeur Anne qui après la guerre devint médecin de brousse au Kenya. « La déportation, confiait-il, fut pour moi l'occasion de faire rapidement et définitivement la part entre l'accessoire et l'essentiel, d'apprendre à classer les événements importants ou secondaires qui se présentent dans une vie. Ce sont tous ces facteurs qui m'ont amené, je m'en aperçois avec le recul du temps, à concevoir l'architecture douce.»

« LA LÈPRE DES CIVILISATIONS URBAINES »
L'architecture douce était devenue son credo, celle inspirée par les villages traditionnels et « l'architecture des Anciens », par opposition à « l'architecture moderniste». « La lèpre des civilisations urbaines », il la voyait dans les grands ensembles : « Des fourmilières où l'homme est une fourmi. Au départ, ces constructions devaient être accompagnées d'infrastructures, de lycées, d'hôpitaux. Ce ne fut généralement pas le cas. Ajoutez à cela la mauvaise qualité des matériaux employés et vous obtenez toutes les conditions de désespérance et du mal de vivre de ces ''cités'', avec la délinquance en corollaire ». Ainsi analysait-il la situation en 1989. Dix ans après, le constat est plus que jamais d'actualité. Et le responsable de tous ces errements ? Pour François Spoerry, il ne faisait aucun doute qu'il s'agissait de Le Corbusier : « Un redoutable pamphlétaire, qui avait le don de ridiculiser tous ceux qui ne participaient pas à sa grand-messe du béton au kilomètre, en hauteur et en longueur.»

« SEDUIRE L'USAGER »
Les années 80 ont été une consécration pour l'architecte mulhousien. Après Port-Grimaud en 1966, il était devenu « le bâtisseur du bord de l'eau». Les premières maisons de Port-Liberty furent inaugurées en 1986, en face de Manhattan, sur la rive de Jersey City, 2000 logements au total, dans le style Nouvelle-Angleterre, mâtiné de Port-Grimaud et de Venise. Venise, l'éternelle, qui fut toujours une référence. Les projets et les réalisations firent le tour du monde. Du Japon à l'Australie, du Mexique à l'île de Saint-Martin, aux Caraïbes, de Londres à la Turquie, sans oublier la France, avec des programmes privés ou sociaux comme à Gassin, dans le Var, ou au Plessis-Robinson. A 70 ans passés, le grand Spoerry donnait au petit François - qui caressait son enfance durant, des rêves de villages lacustres et de villes où l'horizon se perd dans les flots - les moyens de les réaliser. Avec en forme de sésame, la reconnaissance de sa philosophie architecturale. Une consécration qui lui permettait aussi de restructurer des centres urbains, avec « comme élément-directeur, l'usager qu'il faut séduire et chouchouter!», disait-il.

« L'HUMOUR »
« Les architectes ont pris l'urbanisme comme un élément a priori : quand ça ne plaît pas, ce n'est pas commercial, c'est donc génial. Il n'est pas admissible de se moquer ainsi du goût du public. Nous sommes assaillis de sondages, mais jamais sur l'architecture et l'urbanisme. La notoriété et ''l'art'' découlent du scandale. La petite intelligentsia au pouvoir a besoin d'être remise en place. Rembrandt, Léonard de Vinci étaient connus, car ils étaient les meilleurs », martelait-il parfois. Cet homme cultivait aussi l'humour avec talent. Il attribuait « les immeubles aux ribambelles de fenêtres identiques, aux pisse-froid qui en sont démunis », confits dans ce qu'il nommait « l'idéologie pompeuse ». De l'humour, il en avait aussi pour parler de cette caste de capitaines d'industrie protestants qui avaient fait de Mulhouse, le « Manchester alsacien », milieu dont il était issu. Par leurs bonnes oeuvres, et certaines de leurs réalisations, comme la Cité, l'une des premières cités ouvrières de France, ils pensaient « être en accord avec Dieu, installés dans des palais destinés avant tout à éblouir »...
François Spoerry et l'un de ses « enfants » mulhousiens, l'emblématique Tour de l'Europe.

 Article intitulé: Le « reconstructeur » de Mulhouse
     
Du front de gare à la Tour de l'Europe, François Spoerry a marqué sa ville natale tant du point de vue architectural qu'urbanistique.
Fils de Henry Spoerry, industriel, et de Jeanne Schlumberger, François Spoerry a vu le jour à Mulhouse le 28 décembre 1912. Il y suit ses études secondaires avant de se lancer dans l'architecture, obligé de renoncer à une carrière d'officier de marine en raison d'une banale myopie. Formé à l'école des Beaux-Arts de Marseille, il entre dans la Résistance aux côtés du professeur Jean Bernard. Il est arrêté par la Gestapo et déporté en 1943 à Buchenwald et Dachau.

« UN SIGNAL DANS LA PLAINE »
De retour à Mulhouse en 1945, il participe à la reconstruction de sa ville natale et plus particulièrement à la conception du front de gare dont il élabore le plan de masse. En 1948, il réalise une cité d'urgence à Illzach-Modenheim en liaison avec l'abbé Pierre. Mais c'est certainement la Tour de l'Europe, qu'il voulait comme « un signal dans la plaine d'Alsace » qui laisse son empreinte la plus marquante dans la cité du Bollwerk, jusqu'à en devenir le symbole contemporain. Une réalisation qu'il engage après avoir terminé, à Amiens, la Tour Perret.

ARCHITECTE ENGAGÉ
Le projet initial de la Tour de l'Europe comptait dix étages de plus que celle qui fut définitivement inaugurée en 1973, mais les contraintes en matière de sécurité ont empêché la plénitude de ce projet d'érection qui aurait été, à l'époque, l'immeuble le plus haut de l'Hexagone. Plus récemment, il a créé des ensembles résidentiels comme Pierrefontaine, « un parc à la ville », ou Entremont, « une ville dans un parc », les résidences Magenta, Clémenceau, Kennedy sans oublier le Charles X, sorte de point d'orgue de sa vision du nouveau quartier proche de la gare, réalisé dans un style néo-palladien assez synthétique de ce qu'il appelait « l'architecture douce ». Architecte engagé, François Spoerry a également été pendant 24 ans membre du conseil municipal de Mulhouse où il fut élu en 1959 et réélu en 1965, 1971 et 1977. Membre du conseil de la Société industrielle dès 1946, il fut aussi président du Diaconat à partir de 1955. En 1976, il a été appelé à siéger au sein du comité national d'étude de la violence, de la criminalité et de la délinquance, présidé par Alain Peyrefitte.

REACTIONS : « Une position mondiale dans l'architecture »
     
Cousin éloigné et beau-frère de François Spoerry, le président Jacques-Henry Gros considère que François Spoerry « a eu une position mondiale dans l'architecture douce, c'était aussi l'homme des cités lacustres. C'était quelqu'un de très ouvert, il nageait au-dessus des problèmes et en même temps, il apportait facilement son aide aux gens qui en avaient besoin. C'était un homme qui voyait très grand ».
Autre proche du disparu, Olivier Favre, président de la Société industrielle de Mulhouse : pour lui, François Spoerry pratiquait « une architecture plus proche de l'Homme, plus vernaculaire. Il a eu un rêve d'architecte, c'est de réaliser sa ville à lui. Il avait aussi une préoccupation sur le logement social. Il a apporté une nouvelle économie du bâtiment en variant les balustrades, les frontons, les couleurs. Il était en opposition très violente avec la pensée unique de Le Corbusier, en rupture par rapport à la rupture. Humainement, il avait une ouverture extraordinaire à l'Autre ».
Armand Spiegel, architecte, a travaillé pendant trente ans aux côtés de François Spoerry : « Pour la place de l'Europe, il a toujours regretté d'avoir écouté les élus, se souvient son ancien collaborateur, avec la Tour, il voulait pour Mulhouse, cité de plaine, un signe ».« Il a toujours été opposé à Le Corbusier qui était très moderniste. Lui était beaucoup plus favorable à des réalisations à échelle humaine et au respect de l'architecture régionale. Aujourd'hui, tout le monde l'imite ».
Jean-Marie Bockel, député-maire de Mulhouse, tient à saluer « l'architecte talentueux et visionnaire issu d'une vieille famille mulhousienne qui s'est longtemps impliqué dans la vie municipale. Il aura laissé sa marque à Mulhouse, y compris à la fin de sa vie - à ma demande - avec la résidence Kennedy ».


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